Mai 2004

SPECIAL CINEMA/SPECIAL FRANçAIS 

A l’occasion du  Festival international de Cannes et du Festival du Film Français  de Stockholm (7 mai-10 juin).

Lire aussi LE DUO GABIN-AUDIARD                      

Vous parlez français? Non, il nous jacte Audiard !

Audiard-Gabin, les Lagarde et Michard de l’argot, du jargon, du langage familier et de la langue verte, du patois et du dialecte… Ce sont aussi les ressources et les richesses de la langue française.

Par Jean-Paul BRIOTTET 

Avec 120 films, le répertoire des films dialogués par Michel Audiard est trop important pour être appréhendé facilement par les néophytes et même les pratiquants les plus avancés. En guise d’introduction à ce monde pour les uns et d’une révision pour les autres, nous vous proposons de suivre ce petit guide. Entrez de plain-pied dans le monde d’Audiard, parlez la langue d’Audiard et vous ne serez plus ridicule en société.  

QUI DIT QUOI ?

La diction         

Parce qu’il était répertorié dialoguiste, on parle par commodité des dialogues d’Audiard. En tant qu’auteur il était tout autant scénariste que dialoguiste. Comme il le dit lui-même il était près à écrire un scénario juste pour placer un mot d’auteur, une réflexion : "Un dialoguiste c'est un voleur. Je pique des idées aux chauffeurs de taxi, et j'attends de les placer. Je suis prêt à truquer le scénario et à monter une scène qui rentrera comme elle peut pour dix grandes répliques".

•En réalité la forme des textes dialogués épouse trois genres ou sous catégories. Les dialogues, autrement dit des échanges de propos entre deux ou plusieurs personnes, les dialogues « faire valoir » où l’interlocuteur ne donne la réplique que pour mettre en valeur une répartie ; enfin les tirades qui sont autant d’occasions d’envolées lyriques. Ce sont ces dernières, mises dans la bouche des Blier, Gabin, Ventura et les autres qui ont fait la réputation de ce qu’on appelle les dialogues d’Audiard. 

1) Les dialogues 

- Une tache grande comme le Tanganyika et tu l’as pas vu ? Mais qu’est-ce qu’à là dedans, dis, d’l’Isorel ?
- Tu me fais passer une radio ou on prend les pelles ? (
L. Ventura / R. Kernan : 100 000 dollars au soleil)
-- Faut quand même reconnaître qu’à lui tout seul il avait décimé toute une division de panzers ;
- Ah bon il était dans les chars ?
-  Mais non,  il était dans la limonade… Soit à ce qu’on te dit !!!
- J’ai plus ma tête…
F. Blanche / B. Blier : les Tontons Flingeurs)

2) Les échanges faire-valoir 

- Ma bonne Suzanne, tu es une épouse modèle… Si, si, tu n’as que des qualités. Physiquement tu as vieilli comme je pouvais le souhaiter : l’odeur de la lavande règne sur nos soirées, c’est le bonheur rangé dans une armoire. Tiens ! Si c’était à refaire, je crois que je t’épouserais de nouveau… Mais tu m’emmerdes !
- Albert !

- tu m’emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu m’emmerdes !
( Gabin / F. Rosay, Un Singe en hiver) 

3) Les tirades 

Du plus simple... 

Je bouge plus, moi les mouches elles me trouveront assis. (M. Biraud,  Un taxi pour Tobrouk)
Bougez pas. Les mains sur la table. J'vous préviens qu'on a la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours
(B. Blier, Les Tontons) 
J’ai toujours Maître préconisé le respect et exigé les bonnes façons, alors j’avertis : vous bonnissez encore une seule médisance sur une dame, et moi je vous fais une tête à la décarrade, et vous allez comprendre que Charles l’Elégant faut encore se le farcir ! 
(B. Blier ; Un grand seigneur)

...Au plus compliqué 

Mais y connaît pas Raoul ce mec. Y va avoir un réveil pénible. J'ai voulu être diplomate à cause de vous tous, éviter qu'le sang coule mais maint'nant c'est fini ! Je vais l'travailler en férocité ! l'faire marcher à coup d'latte, à ma pogne je veux l'voir ! et j'vous promets qui demandera pardon ! et au garde-à-vous ! (B. Blier ; Les Tontons) 

QU’EST-CE QUE CA VEUT DIRE ? 

Le vocabulaire d’Audiard est truffé d’argot devenu aujourd’hui classique. Il est inutile d’aller plus loin dans l’étude des textes sans faire une petite pause sur le vocabulaire. Comprendre les répliques suppose en effet une maîtrise minimum de certains mots ou expressions usuelles. Nous allons vous y aider . Pour les plus néophytes et ceux qui ont des absences de mémoire vous consulterez avec profit le dictionnaire argot en ligne : http://perso.wanadoo.fr/mondouis/argot.htm

Explication de textes

1) Dans la vie on partage toujours les emmerdes, jamais le pognon (JP. Belmondo)  
Le pognon
, le fric, le carbure, la fraîche, l’artiche, le flouse, le pèse,l’oseille,  l’avoine, le blé, le grisbi, la tune… l’argent quoi!
 

2) Alors, aussi sec, je propose au p'tit ingénieur : Si vous voulez, j'amène vot' dame à Agdid et puis j'envoie la dépanneuse... Le branque dit oui, et me v'là barré avec la poupée.. (B. Blier)
Le branque
, le naze, le cave, le nature, le gogol, le lavedu, le pégreleux, le gland… l’imbécile donc.

Barré
, se barrer, se tirer, se casser, se trisser, s’évaporer, se faire la malle, s’arracher… partir en quelque sorte.
La poupée
, la nana, la star, la bombe, la frangine, la gonzesse, la gisquette, la gazelle, la gerce, la greluche, la grognasse, la souris … la femme du petit
ingénieur. 

3) Tu vas bosser un peu, dis? Hein!. (L. Ventura)
Bosser
, gratter, turbiner, usiner, marner, taffer… travailler;  la mine, le chagrin, le turbin, le boulot, l’usine… le travail
 

4) Je croyais que c’était juste un casse-croûte, mais maintenant monsieur becte à la carte. (B.Blier)
Becqueter
, verbe du 1er groupe comme : claper, bouffer, boulotter, croûter, grailler, casser la graine,  casser la croûte…manger
 

5)Le pire demi-sel, le plus tocard des traîne-lattes se prend pour Scarface. Rouler des mécaniques, c'est la maladie des hommes.; (M.Darc) 
Un demi-sel,
une petite frappe, un faux dur
Un tocard
(un cheval qui n’a aucune chance de gagner) un raté, un mauvais, un nul, un loser
Un traîne-lattes
(les lattes ce sont les chaussures) un traîne-savates,  un clodo, un claque patins, un paumé
Rouler des mécaniques
, frimer, jouer des biscotos, parader
 

QU’EST-CE QUE CA VEUT DIRE ? (EXERCICES).

Exercice 1 : Traduisez en français 

1) Dans la vie on partage toujours les emmerdes, jamais le pognon 

2) Alors, aussi sec, je propose au p'tit ingénieur : Si vous voulez,j'amène vo’t dame à Agdid et puis j'envoie la dépanneuse... Le branque dit oui, et me v'là barré avec la poupée.. ( B. Blier) 

3) Tu vas bosser un peu, dis? Hein!. (L. Ventura) 

4) Je croyais que c’était juste un casse-croûte, mais maintenant monsieur becte à la carte.  

5)Le pire demi-sel, le plus tocard des traîne-lattes se prend pour Scarface. Rouler des mécaniques, c'est la maladie des hommes. 

Résultats

1) Dans la vie on partage toujours les ennuis, jamais les revenus

2) Alors, instantanément je propose à l’ingénieur : si vous le souhaitez Je pourrais accompagner  votre femme à Agid et vous envoyez la dépanneuse. Le Candide accepte et m’autorise à partir seul avec sa femme

3) Vas-tu travailler, enfin!

4) Je croyais qu’il s’agissait de prendre juste un en-cas, je constate que vous commandez un repas à la carte.

5) Le dernier des indigents, la lie des vagabonds, se prend pour un héros de légende. Parader tel est le propre de l’homme

Exercice 2 : Trouvez 3 synonymes aux verbes et noms suivants:

6)        Gratter
7)        Grailler
8)        L’artiche
9)       Une poupée

10)   
   Un branque

Cf résultats plus haut
.


LES THEMES

féminisme outrancier 

Une fille qui fait 95 de tour de poitrine et 32 de tour de tête ne peut pas vraiment être mauvaise. Elle peut seulement être légèrement sotte.   (Faut pas prendre…)
Les jules sont tous convaincus de leur supériorité. Ils nous voient toutes au garde à vous. Le pire demi-sel, le plus tocard des traîne-lattes se prend pour Scarface. Rouler des mécaniques, c'est la maladie des hommes.
(M.Darc / Fleurs d’oseille)

••Les cons 

J’parle pas aux cons, ça les instruit(Audiard) 
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. (Les tontons)
 
Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche (Un taxi pour Tobrouk)
 

Vous savez quelle différence il y a entre un con et un voleur ? Un voleur ça se repose de temps en temps (Le Guignolo)
Ce que tu peux être con ! T'es même pas con, t'es bête. Tu vas jamais au cinoche, tu lis pas, tu sais rien. Si ça se trouve, t'as même pas de cerveau. Quand on te regarde par en dessus, on doit voir tes dents. ( La Grande Sauterelle)
 
Je pense que le jour où on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner ( Le Pacha)
 
Et là, je parle juste question présentation, parce que si je voulais me lancer dans la psychanalyse, j'ajouterais que c'est le roi des cons... Et encore, les rois, ils arrivent à l'heure (Le cave se rebiffe)
 

La connerie 

Si la connerie se mesurait, il servirait de maître étalon… Y serait à Sèvres (Le cave se rebiffe) 
Dans le temps, si on t'avait foutu à la porte chaque fois que t'avais fait une connerie t’aurais passé ta vie dehors (le Rouge est mis)
 
Monsieur, si la connerie n’est pas remboursée par les Assurances Sociales, vous finirez sur la paille (Un singe)
 
La connerie à ce point-là, moi, j'dis qu'ça devient gênant  (Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu …)
 
Ecoute, j’ai été enfant de chœur,, militant socialiste et bistrot, c’est dire si des conneries j’en ai entendu quelques unes ( Un idiot à Paris)
 

LES TICS DU DIALOGUE AUDIARD 

1) L’usage du pronom indéfini, neutre « on », « il », « nous » : typique de l’argot, entre le vouvoiement et le tutoiement, l’usage de la troisième personne du singulier, accolée souvent au pronom nous de la première personne du pluriel, est très fréquent dans les milieux populaires. Cet usage marque à la fois la distance du vouvoiement, le respect en moins. Il exprime une forme de dédain voire une ironie grinçante.
Il  a qu’à nous laisser ses clefs…
•Avec les mauvais yeux qu’il a maintenant…;
 

2) L’adjectif qualificatif privatif « petit » : Raillerie, moquerie le plus souvent l’utilisation de l’adjectif  petit n’a d’autres buts que d’amoindrir le nom ou la personne auquel il se rapporte. Cette forme d’ironie est toujours moqueuse, jamais méchante ni méprisante. Alors, aussi sec, je propose au p’tit ingénieur
•Des p’tites manières de bonnes femmes
 

3) L’usage de synonymes choisis :
- Pour une fois que je tiens un artiste de la Renaissance, j'ai pas envie de
le paumer à cause d'une bévue ancillaire
- Une quoi ?

- Une connerie de ta bonniche; ( Le cave se rebiffe)
 

4) Des comparaisons
- Entre un propriétaire qui surprend un voleur ou un mari qui surprend l'amant de sa femme, ça peut, dans les deux cas, donner une jolie veuve.

- Plus t'as de pognon, moins t'a de principes. L'oseille c'est la gangrène de l'âme
 

5) L’utilisation du mot « façon » pour la manière de, genre.. :
-
Tu sais, façon pudeur
-J’peux vous l’embaumer
façon Cléopâtre
 

Exercice 3

Ajuster les chiffres et les lettres

 1) S’éclipser discrètement                 A) il en bavait des ronds de chapeaux

2)  son étonnement était à son comble,       B) une gonzesse du tonnerre

3) Une femme dotée d’un port altier           C) arriver la gueule enfarinée

4) il affichait une mine défaite                D) s’arracher en loucdé;

5)Ne pas être dans la confidence          E) il tirait la tronche 

Réponses : 1-D ; 2-A ; 3-B ; 4-E ; 5-C : 

LES FIGURES DE STYLE

S’inspirant de l’argot où la principale figure de style utilisée reste la métaphore, Audiard en crée en permanence. Cependant à la différence de Monsieur Jourdain qui faisait  de la prose sans le savoir, il connaît lui ses figures sur le bout des doigts, témoin ces quelques exemples :

1) la métaphore

- J'ai bon caractère mais j'ai le glaive vengeur et le bras séculier : l'aigle va fondre sur la vieille buse.
- C’est chouette comme métaphore.
- C’est pas une métaphore c'est une périphrase.
- Ah fait pas chier !

- Ça c'est une métaphore… (
Faut pas prendre…)
 

Patricia, mon petit... Je voudrais pas te paraître vieux jeu ni encore moins grossier. L'homme de la Pampa parfois rude reste toujours courtois mais la vérité m'oblige à te le dire : ton Antoine commence à me les briser menues ! ( Les tontons) 

2) La périphrase consiste à employer plusieurs termes pour désigner une personne ou une  chose

Maître Folace, vous devriez planquer les motifs de fâcherie ! les Tontons) 

3) La litote : dire peu pour suggérer beaucoup

Une fille qui fait 95 de tour de poitrine et 32 de tour de tête ne peut pas vraiment être mauvaise. Elle peut seulement être légèrement sotte. (Faut pas prendre…) 

4) La métonymie: le contenu pour le contenant, la cause pour l’effet etc.…

-J'ai de la tête.
- Pour ça oui, t'as de la tête! Ce qui te manque plutôt, c'est de l'estomac.
(Gaz oil) 

5) L’autonomase :  consiste à dénommer une personne par une chose

Dans ces poids là j’peux vous l’embaumer façon Cléopâtre « le chef d’œuvre égyptien » ( Ne nous fâchons pas) 

6) L’anaphore : reprise du même terme à intervalles réguliers

- Monsieur Fernand…  Fernand l’emmerdeur, Fernand le malhonnête, c’est comme ça que j’l’appelle moi (Les Tontons)
- Celui qu'a des lunettes, c'est Rey. Le plus dangereux, c'est Rey. Le plus con, c'est Rey. L'autre, c'est Massart.
/ (Flic ou voyou) 

EXERCICES : CHOISSISSEZ LA BONNE FIGURE 

A. Euphémisme          E. Litote

B. Métaphore          F. Métonymie

C. Métonymie          G. Antonomase

D. Prosopopée          H. Anaphore 

1) C’est loin d’être un con
2) C’est pas la moitié d’un con
3) Einstein c’était un mec qu’avait du choux
4) Fais pas la tête grand!
5) Einstein me disait encore la semaine dernière: Jean-Paul, y’a des moments j’arrive pas à te suivre…
6) J’peux vous l’emballer façon Cléopâtre « le chef d’œuvre égyptien »

7) Bon, il arrive Kalachnikov?
8) Il est pas là le Barychnikov du bal à Jo?
9) Celui qu'a des lunettes, c'est Rey. Le plus dangereux, c'est Rey. Le plus con, c'est Rey. L'autre, c'est Massart

Résultats : 1-A ; 6-G ; 2-E ; 7-G ; 3-B ;      8-B ; 4-C ; 9-H ; 5-D.


A VOUS DE FAIRE ! 

Bon maintenant vous savez tout ou presque. Il ne me reste plus qu’à vous donnez deux trois consignes, deux trois conseils et puis basta. Il est temps en effet que vous voliez de vos propres ailes, le temps est en effet venu de passez à l’action et d’utiliser vos connaissances. 

Consigne 1: il faudra toujours vous souvenir que parler le Audiard signifie moins de parler argot pour parler argot mais plutôt d’utiliser leparler argotique au second degré, comme une forme d’humour imagé. 

Consigne 2: ne jamais oublier que le parler Audiard est très français. De ce point de vue il consiste à railler l’autre, à l’isoler gentiment par rapport à une communauté supposée, les autres, dont le railleur est le représentant.

Consigne 3. La troisième recommandation concerne l’emploi des formules ou expressions. Le parler Audiard suppose d’utiliser l’argot avec parcimonie. Il ne s’agit pas en effet au prétexte d’être drôle ou spirituel, de bassiner votre auditoire en permanence avec une langue aujourd’hui désuète au demeurant peu usité au regard du Verlan notamment.  

Consigne 4. Dernières consignes en vrac. Elles concernent  l’usage du parler Audiard proprement dit. Sorte de résultante des recommandations précédentes :  Il conviendra dès lors de mélanger adroitement des morceaux  de dialogues, de tirades des inventions personnelles avec du français courant voire intellectuel ou savant…

Exemple de dialogue classique genre moquerie de soi-même, façon  mélange hybride  

- Question : Et cette fille, tu la connais, t’es sortis avec ?
-
Je veux mon neveu ! Qu’est ce que tu veux, j’séduis pas, j’envoûte, j’fascine, j’hypnotise…(2) J’ai tout de suite vu, au ton de sa voix, quand elle ma demandé si je voulais un sucre ou deux, j’ai tout de suite vu parce que les femmes, moi c’est mon truc !(3)
 

(2)Reprise de la  réplique de Claude Rich à Ventura dans les Tontons :  «  faudrait voir à arrêter de séduire ma fille, je ne séduis pas j’envoûte » avec un ajout de synonymes façon  typtique.
(3)Emprunt et détournement de la fin de l’histoire avec la finlandaise de Blier dans 100 000$ au soleil…. Pour ceux qui s’y connaisse !!
 
Entraînez-vous, n’oubliez pas vos devoirs de vacances et bonne chance dans le monde d'Audiard. JPB

Lire aussi LE DUO GABIN-AUDIARD par Paul-Claude WACKERMANN